Interview BTPH 2014

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DE L’IMPORTANCE D’UNE ARCHITECTURE DE QUALITE EN ALGERIE

Architecte, Prix National d'Architecture 2012, Lounès Messaoudi est toujours à la recherche d’une solution architecturale épurée et adaptée aux besoins complexes d’aujourd’hui. Pour lui « le produit de l'acte de bâtir ne devrait en aucun cas être une copie ou un objet formel destiné à flatter l'égo de son auteur ou de son propriétaire, mais un objet unique adapté à son contexte, résultant d'une démarche sérieuse et exigeante de l'esquisse à la livraison.

En tant qu’homme de l’Art, comment expliquez-vous le manque de qualité qui prévalent dans l'urbanisme et la construction en Algérie ?

Je préciserai tout d’abord que ce problème n’est pas lié, comme l'on pourrait penser de prime abord et de manière restrictive, à une absence de compétences. Bien au contraire, l’Algérie possède bon nombre d’architectes qualifiés qui ont par ailleurs, montré leurs aptitudes y compris à l’étranger.

Cette situation est le résultat du manque d’organisation et également de l'absence caractéristique de concertation et de coordination entre l’ensemble des intervenants. Lorsque je parle d'organisation, elle englobe toutes les étapes : celles précédant le choix de l'architecte, celles de la genèse et réalisation du projet où chaque intervenant doit pouvoir accomplir les missions qui lui incombent de manière rigoureuse et coordonnées avec les autres, puis pour finir celles qui suivent la fin de la mission d'architecte où sont parfois ignorées ou méconnues les règles de la propriété intellectuelle. Les intervenants, maîtres d’ouvrages et autres, n’hésitent souvent pas à intercéder dans le projet lui-même. Cette ingérence participe aussi à cette incohérence architecturale et urbaine.

Les instruments d'urbanisme sont un autre facteur important à réformer afin de donner un cadre valorisant et permettant la maîtrise de la transformation des quartiers et des villes. Le Permis de construire doit être orienté vers la recherche d'une qualité architecturale et paysagère, ce que ne permet pas la constitution actuelle du dossier de Permis de construire.

En ce qui vous concerne Lounès Messaoudi, comment définissez-vous la fonction de l’architecte ?

En premier lieu, l’architecte se doit d’exercer sa fonction avec un maximum de sérieux quel que soit la dimension du projet. Il doit d'abord écouter pour comprendre les souhaits du maître de l'ouvrage et les besoins de l'utilisateur final avant d'agir pour lui proposer les solutions les mieux adaptées, tenant compte du site d'intervention et du budget. Il doit être apte à faire face aux problèmes liés à tous projets et par là-même de solutionner ces difficultés dans le respect des règles de l’Art. L'architecte se doit également d'informer et de conseiller le maitre de l'ouvrage. Je dirai pour finir que l’architecte se doit de répondre sereinement aux attentes de ses mandataires et de les surprendre agréablement, mais sa vision doit aller au delà pour atteindre une satisfaction plus large, car le projet doit être positif pour son environnement. Et puis vous savez, un architecte se forme tout au long de sa vie car chaque projet est différent.

Ce rôle, tel que vous le définissez, est-il effectif en Algérie ?

Comme je l’ai précédemment dit, l’architecte algérien doit souvent composer avec les ingérences inopportunes. Pour arriver à un résultat qualitatif, il doit fournir un effort continu de l'esquisse à la livraison. Seule l'exigence du maitre de l'ouvrage vis-à-vis de l'architecte et de l’architecte vis-à-vis de lui-même aboutit à un résultat cohérent dans l’intérêt du projet et de l’Architecture en général.

Je dirai qu’en Algérie, le plein exercice du métier d'architecte -de la conception à la livraison des projets- relève du militantisme, surtout lorsque le choix de l’architecte se base sur le montant des honoraires plutôt que sur la qualité des projets. La notion "d'offre anormalement basse" qui existe ailleurs ne semble malheureusement pas être prise en compte. Le choix du MOINS-disant au lieu du MIEUX-disant appliqué dans les concours se fait au dépend de la qualité qui ne peut pourtant être obtenue qu'au prix d'un investissement total de l'architecte tout au long du projet.

Dans le cadre du prochain plan quinquennal, il est prévu la réalisation d’un nombre conséquent de logements. Des logements qui devront allier respect des délais de construction et qualité. Qu’en pensez-vous ?

Le projet est louable mais je pense qu’il ne faut surtout pas confondre vitesse et précipitation comme le dit l’adage. Je veux dire par là qu’il faut, avant tout, prendre en compte l’environnement social, c’est-à-dire la famille algérienne en général et donc définir des cahiers des charges qui répondent à cet environnement. En résumé, il s’agit de réaliser des logements adaptés au mode de vie de la famille algérienne, à ses besoins quotidiens et surtout à son bien-être. Le plus important, c’est la conception et la distribution intérieure du ou des logements ainsi que la conception des espaces extérieurs. Les concepts ne peuvent donc être standardisés et dupliqués par souci de rapidité dans des villes très différentes notamment par le climat. Il faudrait donc que cette dynamique permette que les architectes puissent trouver la place pour innover et proposer des solutions adaptées à la famille algérienne et à son évolution.

En ce qui concerne la réalisation et la construction proprement dites, pensez-vous qu’il existe, en Algérie, une main d’œuvre qualifiée ?

Je fais moi-même appel, dans le cadre de mes projets à du personnel algérien qualifié. Il faut certes prendre le temps de le rechercher et c'est encore une question d'exigence de chacun envers l'autre et envers lui-même. A titre d'exemple, un même ouvrier ne fournira pas le même travail en fonction de l'exigence qu'aura le maître de l'œuvre.

Il peut arriver que, dans certains cas plus techniques ou lorsque des délais de réalisation sont relativement courts, on doive recourir à du personnel étranger comme cela se fait partout. Tous les métiers du bâtiment à commencer par l’architecte doivent être revalorisés par une formation qualitative et continue car c’est la seule façon de produire de la qualité architecturale.

Lounès Messaoudi, pour vous, que faut-il apporter à la nouvelle génération d’architectes algériens ?

Les exigences de notre époque et la complexité des situations à résoudre, la multiplicité des problèmes de tous ordres tels que les questions environnementales, le développement durable, la notion de coût global, l'étendue des possibilités techniques, constructives et esthétiques impliquent qu'il ne peut y avoir d'Architecture sans architectes. Pour ces mêmes raisons, l'accent doit être mis sur la formation qui doit être, comme je l'ai dit, continue et ouverte sur le monde sans oublier de se connaître soi-même.

Je pense qu’il faudrait réserver des concours d’architecture pour les jeunes architectes. Cela leur permettrait ainsi de se valoriser, de s’exprimer mais également de mettre en pratique leurs compétences, d’approfondir leurs connaissances. L’architecture est une discipline complexe qui exige des connaissances dans des domaines très variés, mais qui reste liée à l’individu (le concepteur), à sa vision de l’objet dans un espace déterminé et je dirai même à une certaine vision du monde. Il n’y a pas qu’un style d’architecture. Le but est de donner leur chance aux meilleures capacités individuelles et de leur permettre d'émerger pour encourager chacun à donner le meilleur de lui même et provoquer un effet "boule de neige" bénéfique à tous.